Les orchidées au pays du pétrole…

A la tête de l’Équateur, le Président Rafael Correa exécute son 3ème et dernier mandat. Il a été élu pour la première fois en 2007 pour 4 ans.thWLPQ3HMW

Rafael Correa a donné comme objectif à son pays l’atteinte du Buen Vivir, en quechua « Sumak Kawsay » ce qui signifie la plénitude de vie.

En 2008 son Gouvernement a écrit une nouvelle Constitution dans laquelle il inscrit et reconnaît l’Économie Populaire et Solidaire (équivalent de l’Économie Sociale et Solidaire en France), ce qui place ce modèle économique au même niveau que les secteurs publics et privés. De plus il choisit de donner des droits à la nature, c’est le premier pays au monde à le faire.

Contrairement à la plupart des pays en développement l’Équateur fait de l’environnement une priorité, il apparaît donc comme un modèle à suivre aux yeux du monde.

Cependant nous avons pu noter quelques incohérences entre la Constitution et la réalité…

Qu’en est-il des droits de la nature ?

Nous allons aborder le thème sensible du Yasuni et des exploitations pétrolières.

Le Parc National Yasuni, est une zone de 10 227km2 située en Amazonie Équatorienne, dans le Nord-Est du pays. Elle fait partie des 19 zones mondiales de méga-diversité et est classée au patrimoine de l’UNESCO.

En 2007, le Président Correa proposa à la communauté internationale de ne pas exploiter ces réserves en échange de fonds équivalents à la valeur de cette ressource, il disait faire appel à la responsabilité internationale en matière de lutte contre la pollution environnementale. Selon lui le pays a besoin de l’argent généré par les exportations pétrolières pour se développer. Il compare les ressources pétrolières du Yasuni à la construction d’écoles, d’hôpitaux et de nombreuses infrastructures. Sans soutien de la communauté internationale pour compenser le manque à gagner, il serait dans l’obligation de les exploiter. En effet, l’économie de l’Équateur est basée sur l’exploitation du fameux « or noir ». Les 500 000 barils de pétroles exportés quotidiennement représentent 40% des ressources de l’État.

Mais cette proposition fut un échec, moins de 1% des fonds ont pu être récoltés. Le Président donna donc en 2013 l’autorisation d’exploiter ces gisements, tout en dénonçant une « hypocrisie internationale ».

Depuis un groupe appelé Yasunido s’est constitué pour lutter contre les exploitations en Amazonie. Ils organisent des regroupements pour faire entendre leur voix. Nous avons pu participer au dernier regroupement à Quito qui s’est déroulé sur la Grande place. Le groupe Yasunido a créé un référendum symbolique, ils ont fait voter les passants pour dire « oui » ou « non » à ces exploitations. Le NON l’a emporté à 90%.

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Romel, un des activistes du Yasunido nous confiait qu’il était difficile de faire entendre les droits de la nature face aux activités pétrolières et minières du Gouvernement. Aujourd’hui de nombreuses associations militent, mais certaines sont censurées. En effet le Gouvernement est en droit de mettre la main sur une association si elle est jugée « trop engagée politiquement ». C’est l’excuse qui a été utilisée pour fermer de nombreuses associations luttant pour les droits de la nature en Amazonie.

Outre les exploitations pétrolières, le Gouvernement ne semble pas très engagé pour palier la perte de biodiversité.

Nous avons rencontré Omar Tello, un homme surprenant qui a décidé en 1980 de créer un bosquet à côté de Puyo. Sa passion à lui, c’est les orchidées.

DSC00949Il est allé lui-même récolter des feuilles et graines en Amazonie pour les replanter sur sa parcelle et faire renaitre la biodiversité là où il ne restait plus rien. Grâce au bosquet, beaucoup de nouvelles espèces reviennent chaque année, c’est le seul lieu de la région à pouvoir abriter ces espèces sauvages. Il nous racontait qu’il y a 30 ans il suffisait de mettre un pied en Amazonie pour admirer la biodiversité, aujourd’hui il faut aller au zoo pour admirer la nature.

Pour lui le problème est double, la perte de la nature entraîne la perte de la culture. Les indigènes ne savent plus utiliser les plantes comme avant (plantes médicinales ou comestibles, ustensiles…) ils achètent des choses qu’ils pourraient faire eux-mêmes.

Omar a souvent sollicité le ministère de l’environnement pour l’accompagner dans ses projets de sensibilisation des jeunes. Ils lui ont toujours répondu que cette structure n’avait pas vocation à accompagner ce type de projet, mais plutôt à lister les végétaux et sanctionner les dérives. Le gouvernement ne veut rien entendre, ni payer quoi que ce soit, il le menace même de couper son bosquet s’il ne fait pas pousser ses plantes dans les règles.

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Une orchidée minuscule

« La loi dit qu’il est interdit de couper les plantes de l’État, mais elle n’est pas appliquée. C’est le ministère de l’environnement le plus destructeur.”

Droits de la nature, et qu’en est-il de l’agriculture et de l’artisanat ?

En 2008, l’Équateur est devenu un des seuls pays d’Amérique Latine a avoir interdit les graines OGM sur son territoire.

Aujourd’hui, le Président dit s’être trop laissé influencer par les écologistes à l’époque et avoir commis une « grave erreur ». Il voudrait relancer la culture OGM dans le but de lutter contre la pauvreté…

De plus, les agriculteurs équatoriens utilisent des produits chimiques en masse pour cultiver et le gouvernement soutient ces pratiques. Rafael Correa, toujours obsédé par le développement de son pays, a annoncé :

« Je dois nourrir 15 millions d’Équatorien, et je ne crois pas en l’agro-écologie pour y arriver ».

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Nous avons rencontré Wilson Sollis, le président de l’organisation Probio : une corporation Équatorienne qui promeut l’agroécologie.

Petit rappel sur la différence entre l’agriculture biologique et l’agroécologie.

L’agriculture biologique recouvre potentiellement le nombre le plus large de pratiques. Cultiver en bio veut dire ne pas utiliser d’intrans, ni de produits phytosanitaires issus de la pétrochimie. Pour autant, il existe un bon nombre d’agriculteurs bio, qui, à cette exception près, travaillent presque comme des agriculteurs conventionnels : cultures de plein champs, en rang, sur une terre dénudée, beaucoup de travail du sol, très peu de biodiversité, beaucoup de mécanisation.

« Le bio c’est une farce, c’est un gros marché. » W. Sollis

L’agroécologie (en tant que pratique agricole) va plus loin. En plus de techniques comme le compostage, la recherche de complémentarité entre les espèces, la culture sur buttes…, elle va chercher à intégrer dans sa pratique l’ensemble des paramètres de gestion écologique de l’espace cultivé, comme la meilleure utilisation de l’eau, la lutte contre l’érosion, les haies, le reboisement…

http://www.colibris-lemouvement.org/webzine/decryptage/permaculture-agroecologie-agriculture-bio-quelles-differences

Wilson constatait que depuis 30 ans la législation facilitant l’agriculture conventionnelle n’a fait que s’amplifier, elle facilite le marché. En parallèle, aucune loi n’a été envisagée pour promouvoir l’agroécologie.

Le collectif travaille donc pour obtenir des appuis et une législation en faveur de l’agroécologie. C’est un processus qu’ils espèrent aboutir en 2020.

« Le problème c’est qu’il n’y a aucun spécialiste au Gouvernement, ils n’y connaissent rien »

Pour développer l’économie du pays, le Gouvernement a décidé de miser davantage sur les exportations. Ils veulent devenir le premier pays exportateur de café et de cacao. Pour impulser ce mouvement, ils distribuent gratuitement à tous les agriculteurs débutants un pack contenant des engrais chimiques et des semences.

Toujours pour promouvoir l’agriculture conventionnelle, il a récemment lancé une campagne publicitaire en mettant en scène deux maïs ayant une discussion sur les OGM. Cliquez pour la visionner !

Le dialogue commence par : « Un jour, une discussion entre 2 maïs :

Maïs 1 : Oh, ce ver, il est en train de me tuer. Mes pauvres graines !

Maïs 2 : Ah, moi je ne m’en fais pas à ce sujet… mes vers ne me dérangent pas.

Maïs 1 : Vraiment ? Et pourquoi ?

Maïs 2 : Parce que je suis un maïs transgénique.

Maïs 1 : Aaaah… tu es moitié maïs moitié poisson.

Maïs 2 : Non, regarde-moi, je suis entièrement fait de maïs… seulement maintenant les vers ne peuvent plus m’atteindre.

Maïs 1 : J’avais compris que vous étiez dangereux ?

Maïs 2 : Il y a des risques, mais pour être ici j’ai du passer par de nombreux contrôles et des études scientifiques.

Maïs 1 : As-tu d’autres amis transgéniques ?

Maïs 2 : Oui, j’ai des amis tels que la fève du Brésil, le maïs mexicain et certains vaccins à Cuba.

Maïs 1 : C’est très intéressant, et je peux en avoir plus d’info ?

Maïs 2 : Bien sûr, va sur le site : http://www.bioseguridadecuador.gov.ec » FIN !

Les agriculteurs qui n’ont pas la connaissance se font facilement influencer par ce type de campagne et vont choisir le maïs le plus fort pour être sûr d’avoir des rendements suffisants pour l’année d’après, quitte à s’endetter pour obtenir ces engrais chimiques.

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Romel nous donnait l’exemple de la communauté d’agriculteurs avec laquelle il mène un projet de transition vers une agriculture écologique.

 

Il nous confiait que c’était un travail difficile car les producteurs veulent la preuve de l’efficacité de telles pratiques avant de l’envisager. Lors de la révolution verte, ils ont pu voir leur production augmenter grâces aux fertilisants qui leur permettaient de lutter contre les maladies. Aujourd’hui ça a contaminé les terres, l’eau, et tous les produits que nous consommons.

« Mais ces producteurs gardent le sentiment que les techniques agro écologiques sont la nouvelle idée des européens qui veulent encore leur enseigner une autre façon de faire ».

L’artisanat bio ?

Sofia nous confiait qu’il y avait également un manque de législation au niveau des registres sanitaires, qui rend difficile la production artisanale biologique. Il n’y a pas de registre sanitaire à proprement dit pour les produits bios, il y a au contraire une forte incompatibilité des normes agro écologiques et celles données par l’état.

« Par exemple pour certains produits comme les huiles, les artisans ont l’obligation d’y mettre des conservateurs pour respecter les normes sanitaires »DSC00663

Les consommateurs aussi sont influencés. Sofia, productrice de savon artisanaux, nous parlait du problème des mentalités.

« Ici les gens préfèrent acheter des produits industriels, c’est gage de qualité et ça fait mieux que d’acheter local »

De plus, il n’y a aucune réglementation sur les produits biologiques.

« Au super marché il m’est arrivé de voir un produit portant le nom de « Savon organique », alors qu’il n’avait rien d’organique. On peut afficher ce qu’on veut sur ses produits, de quoi tromper le consommateur… »

Afin de sensibiliser les consommateurs, l’association Probio a lancé « la campagne des 250 000 familles ». Pendant une période d’un an, ils vont inciter 250 000 familles Équatoriennes à consommer des produits écologiques. Ils espèrent que l’augmentation de la demande permettra une augmentation de l’offre, qui est actuellement très faible en Équateur.

Peu de produits bio, pourquoi ?

Vicente, responsable de la coopérative des producteurs de cacao que nous avons pu rencontrer sur la côte du pays, nous explique :

« En Équateur il n’y a pas de place pour le bio, parce que c’est trop cher. Sur le marché, les produits sont invendables car ils ne sont pas compétitifs, et très peu d’entreprises sont intéressées pour acheter ces produits à cause du prix. »

Il nous donne l’exemple d’uneDSC00777 entreprise équatorienne qui est venue les démarcher pour acheter leur cacao. Mais ils n’ont pas trouvé d’accord, l’entreprise a considéré que les prix étaient trop élevés et que de toute façon le « bio » et « équitable » ne les intéressaient pas !

Vicente a trouvé une alternative pour produire bio et vendre à un prix juste pour les producteurs : le commerce équitable.

La coopérative de cacao est un des fournisseurs de l’entreprise française Ethiquable de commerce équitable. Depuis 10ans, Ethiquable soutient l’agriculture paysanne et travaille en partenariat avec 49 coopératives de petits producteurs. Chacun de leurs produits sont « équitables » et Bios. Le choix des producteurs se fait selon leur motivation à coopérer pour aller vers un projet de développement et d’autonomisation.

Grâce à cette entreprise, la coopérative peut vendre le cacao à prix élevé pour pouvoir payer les petits producteurs à un prix juste. Car produire bio demande beaucoup plus d’efforts, il ne s’agit pas de lancer des produits chimiques à tout va mais tout le processus se fait à la main. Pour désherber 5 hectares, il faut 2 ou 3 jours pour une personne utilisant des produits chimiques, et une semaine pour 2 personnes qui n’en utilisent pas. On ne peut ignorer ce travail.

« Sans Ethiquable, nous arrêterions de faire du bio. C’est beaucoup trop d’efforts et puisqu’il n’y a pas de marché, ça n’en vaut pas la peine ».

Nous avons eu la chance de rencontrer Nicolas à Quito, seul expatrié de l’entreprise Ethiquable, qui a pu nous éclairer sur leurs pratiques. Son rôle à lui c’est d’accompagner les petits producteurs qu’ils soutiennent dans le développement de leur activité. Ils sont de fidèles clients, ils travaillent avec certains d’entre-eux depuis 10 ans.

Mais devant notre regard sceptique, Nicolas nous a confirmé qu’il fallait se méfier, car le commerce équitable a connu de nombreuses dérives ces dernières années.

Un peu d’histoire…

DSC00729Tous les produits Ethiquable ont eu le label Max Havelaar, mais depuis quelques années ils ont choisi de le faire peu à peu disparaître.

Les plus gros clients des produits issus de commerce équitable sont l’Angleterre et les Etats-Unis. Dans les années 2000 c’est devenu la tendance, et beaucoup d’entreprises de distribution ont demandé à se faire fournir de plus en plus de produits équitables. Face à cette forte demande, et l’impossibilité pour les petits producteurs de doubler leur production du jour au lendemain, Max Havelaar a décidé de labelliser les grandes plantations, en échange de création de bureau de défense des travailleurs ou quelques arrangements avec les employés pour qu’ils aient de meilleurs traitements.

De plus en plus de grandes entreprises sont entrées à Max Havelaar, ce qui laissait moins de place aux petits producteurs pour être entendus. En Angleterre, même l’entreprise Nestle a obtenu le label Max Havelaar.

Cela s’explique également par les différences culturelles des différents pays. En Angleterre, les terres ont toujours appartenu à des Lords donc ils n’ont pas la notion de petits producteurs, le débat est plus sur les conditions de travail des producteurs. En France, on est plus proche des petits producteurs car c’est notre histoire, on a souvent essayé de riposter face à ces pratiques mais nous n’avons jamais pu nous faire entendre face aux Anglais et aux Américains.

Face à ces dérives, la CLAC (Coordination Latino-Américaine et des Caraïbes de petits producteurs du Commerce Équitable), organisation indépendante qui représente les petits producteurs certifiés d’Amérique du Sud a décidé de faire front. Ils ont essayé de faire pression sur Max Havelaar, mais sans succès, du coup ils ont décidé de créer un nouveau label : le label des « petits producteurs ». Ce label est plus strict et cause beaucoup de tord à Max Havelaar du fait qu’il soit bien plus légitime. Ethiquable a décidé d’adopter ce label qui correspondait à toutes les valeurs et principes de l’entreprise.

DSC00732 Pour conclure… En terme de développement, l’Équateur est un pays exemplaire. La population dans son ensemble semble satisfaite de la politique menée par le gouvernement. Le niveau de vie a augmenté, il y a beaucoup plus d’infrastructures, l’éducation est en hausse… Le Président est actif et très respecté. Contrairement à l’Inde, la Thaïlande et le Pérou, nous avons vu très peu d’exemple de corruption. De plus le Gouvernement s’est engagé à soutenir l’Economie Populaire et Solidaire et est à l’initiative de différentes actions pour améliorer sa politique (prochain article). Le problème, c’est l’environnement… Bien que le pays reconnaisse les droits de la nature, en pratique l’Equateur est très loin de les respecter. L’environnement comme partout est vu comme une problématique secondaire, et comme on dit « c’est le problème des riches ». Sortir ses poubelles quand la marée monte pour qu’elles se fassent emporter par la mer c’est courant. Car ici on survit, avec une entreprise familiale et 5 enfants à élever on a déjà de quoi s’occuper. De plus l’économie est basée sur les extractions pétrolières et on ignore les impacts environnementaux liés à l’agriculture intensive… On a besoin d’argent pour se développer, le reste on verra après.

Comment concilier développement et environnement dans un pays qui détient des ressources énergétiques immenses ? Et vous, comment feriez-vous à leur place ? Sacrifieriez-vous l’économie du pays et de la population pour l’environnement ?

Il y a beaucoup de théorie, mais en pratique personne n’a encore trouvé la solution.

Arriver à se développer autrement, est-ce possible ? Voilà le défi de notre siècle…

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