L’intervention du gouvernement thaïlandais dans le secteur de l’économie sociale.

Nous avons choisi de faire une petite analyse sur l’intervention de l’État dans le secteur de l’économie sociale, avec cette fois-ci le cas de la Thaïlande.

Petit rappel du contexte politique en Thaïlande :

Le roi de Thaïlande s’appelle Bhumibol Adulyadej, connu sous le nom de Rama IX. images6L4BYZAJIl est hautement vénéré par la population, bien qu’il n’ait pas de pouvoir dans la vie politique du pays. Cependant, il est très malade depuis plusieurs années ce qui pose de nombreuses questions sur sa succession car son fils n’a pas très bonne réputation.

En Thaïlande, il y a deux partis qui s’affrontent : les chemises rouges, anciennement le « front uni pour la démocratie et contre la dictature » qui sont surtout des paysans et ouvriers qui viennent de province. Les chemises jaunes, couleur de la monarchie, qui rassemblent les classes moyennes et aisées. Les deux partis ne parviennent jamais à se mettre d’accord ce qui provoque de nombreux coups d’État.

Le 22 mai 2014, les militaires ont annoncé à la télévision un coup d’État en Thaïlande. C’est le 19ème depuis 1932, date à laquelle a été instaurée la Monarchie Constitutionnelle. La veille, ils avaient annoncé la mise en place de la loi martiale, un état judiciaire d’exception pour lequel l’armée assure le maintien de l’ordre à la place de la police. Cependant cela n’a généré aucun débordement, les Thaïlandais se disent à 75% en faveur de la loi martiale, en général ils ne voient pas les militaires comme des ennemis mais leur font confiance. Depuis ce jour, le pouvoir est toujours entre les mains des militaires.

L’entrepreneuriat social en Thaïlande :

En Thaïlande l’entrepreneuriat social regroupe peu d’acteurs mais l’intérêt pour le secteur s’accroît, ce qui laisse envisager un fort développement dans les années à venir.

Dans l’ensemble les entrepreneursRIMG0049 sociaux sont assez bien connectés entre eux grâce à des initiatives comme l’espace de co-working MA:D à Bangkok, qui organise de nombreux événements sur l’entrepreneuriat social, et la Semaine de l’Entreprise Sociale organisée par TSEO.

En Thaïlande, on sépare le secteur associatif du secteur entrepreneurial, on parle exclusivement d’entrepreneuriat social et pas d’économie sociale. Le Gouvernement par exemple soutient particulièrement l’entrepreneuriat social (entreprises à but lucratifs et à utilité sociale), il écrit en ce moment une proposition de loi pour encadrer et promouvoir le secteur.

Dans ce pays on ressent une forte influence du Royaume-Uni, notamment dans ce domaine. Durant la semaine de l’entreprise sociale à Bangkok, de nombreux anglais intervenaient témoignant des initiatives gouvernementales promouvant le secteur au Royaume-Uni. Ils apparaissent comme un modèle aux yeux des thaïlandais, notamment en terme d’éducation. De nombreuses familles thaïlandaises envoient leurs enfants étudier au Royaume-Uni pour qu’ils accèdent à une formation de qualité.

Lors d’une conférence, une dame nous confiait sa vision du problème :

« En Thaïlande, on n’apprend pas à nos jeunes à réfléchir, on leur apprend à dire « oui oui oui », au Royaume-Uni les professeurs nous poussent à nous exprimer et à défendre un argument. Quand je suis arrivée pour étudier là-bas, j’étais incapable de le faire ».

Les initiatives gouvernementales en Thaïlande :

En Thaïlande, il existe un Institut de l’entrepreneuriat social : le TSEO: Thai Social Enterprise Office. Cet institut a pour rôle de promouvoir l’entrepreneuriat social, il organise des événements comme la Semaine de l’Entreprise Sociale à Bangkok où nous avons pu participer. Cet événement regroupe de nombreux experts de l’entrepreneuriat social venant en majeur partie du Royaume-Uni et d’Asie du sud pour aborder les problématiques liées au secteur et les initiatives gouvernementales existantes pour le soutenir.

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La SE week : Semaine de l’Entreprise Social en Thaïlande.

Depuis 2 ans TSEO prépare la loi cadre de l’entrepreneuriat social, ils sont 10 personnes et plusieurs avocats sur le projet, et de nombreux entrepreneurs sociaux sont consultés. Cette loi prévoit une définition juridique de l’entreprise sociale. Elle a pour but de promouvoir l’entrepreneuriat social en proposant des avantages fiscaux aux entreprises reconnues comme telles, et une assistance financière pour une période de 2 ans maximum en leur facilitant l’accès à des fonds publics. De plus, ils prévoient de créer un marché de l’investissement social à travers une plateforme internet.

En ce moment, l’ébauche de loi est en train d’être finalisée, et va bientôt être présentée au parlement pour obtenir son accord. Enfin, il faudra la signature du premier ministre et du roi, mais ce ne sont que des formalités. La plus grande difficulté est la négociation avec les parlementaires car ce sont eux qui gèrent les fonds.

Les critères pour reconnaître une entreprise sociale sont cumulatifs. Ils sont toujours en discussion, mais ceux qui ont été cités lors de l’interview avec Nuttaphong (Directeur de TSEO) sont les suivants.

L’entreprise doit :

  • Prouver son objectif social

  • Réinvestir 50% de ses bénéfices dans l’entreprise

  • Ne pas avoir d’impact néfaste sur l’environnement

  • Avoir une bonne gouvernance (totale transparence, comptes rendus publics et gouvernance interne participative)

Cela fait beaucoup de critères à respecter pour accéder aux avantages, mais Mr Nuttaphong nous répond que son objectif est d’avoir peu d’entreprises, mais des entreprises qui ont un réel impact social.

« Je préfère le qualitatif au quantitatif ».

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Interview avec le président de TSEO

En effet ils craignent que les critères soient trop sélectifs et que ça bloque le secteur, mais ils veulent tenter l’expérience.

Dans la loi, ils reprennent une mesure qui a été votée au Royaume-Uni l’année dernière. L’argent stocké sur des comptes inactifs depuis plus de 15 ans devra être déclaré dans les 2 ans après le vote de la loi, ou il sera directement accordé au fonds d’aide aux entreprises sociales.

« En effet on s’inspire beaucoup de ce que fait l’UK car ils sont les pionniers en Europe à investir dans l’entrepreneuriat social. On s’est également beaucoup inspiré de la Corée, un des premiers pays d’Asie à avoir régulé l’entrepreneuriat social. »

Pour promouvoir le secteur, l’État a également mis en place un MBA (Master Business et Management) sur l’entrepreneuriat social. C’est le premier MBA d’Asie du sud-est dans ce domaine.

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Critiques et attentes des acteurs :

Que pensez vous de l’intention de réguler l’entrepreneuriat social en Thaïlande?

Chatchai, entrepreneur social.

« Une loi pourquoi pas, ça va inciter à créer de nouvelles entreprises sociales. Mais je pense qu’une entreprise sociale doit faire beaucoup de profit, pour que les gens s’y intéressent et veuille en créer une. Si on limite le profit, alors ça n’est pas intéressant. En ce qui me concerne, je pense que cette loi va entraîner beaucoup trop de contraintes et de règles à respecter. Je ne demanderai pas à me faire reconnaître « entreprise sociale » aux yeux de la loi, je pense que je n’en ai pas besoin. Car en effet, je pourrai avoir des déductions d’impôts, mais de toute façon je n’en paye pas encore. »

Dans l’ensemble les acteurs que nous avons rencontrés sont assez optimistes sur le fait de reconnaître juridiquement l’entrepreneuriat social, mais ils n’ont pas d’attentes en particulier. Les Thaïlandais vivent leur vie beaucoup plus tranquillement que les français, moins d’attentes et donc moins de frustrations. Nous avons rencontré très peu de personnes révoltées par le système, les gens ont leur propre opinion, favorable ou défavorable à la nouvelle loi, mais dans l’ensemble ils mènent leur entreprise sans se soucier des politiques publiques.

Souvenez-vous de Atipbodee qui montait son projet de plans pour transports publics.

« Moi je veux ça pour mon pays, peut-être que dans 10 ans quand on aura fait nos preuves le Gouvernement nous soutiendra »

Et ailleurs ?

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Alfie Othman

En assistant aux conférences de « Asia Social Impact Forum » lors de la semaine de l’entrepreneuriat social à Bangkok, un homme nous a interpellé : Mr. Alfie Othman, de l’association Singapor Social Enterprise. Singapour est un pays où les initiatives entrepreneuriales se développent beaucoup, et pour lui il est inutile d’encadrer juridiquement le secteur.

« D’une part, mettre une définition juridique sur l’entreprise sociale est ridicule. Il faut laisser faire le marché, ce sont aux investisseurs de décider ce qu’ils considèrent être des entreprises sociales et celles dans lesquelles ils veulent investir. Aucune loi ne pourra changer ça. De plus, comment pouvez-vous définir l’impact social ? Et les bénéficiaires ? C’est impossible »

«D’autre part, la particularité des entrepreneurs sociaux est qu’ils développent un modèle économique pour exercer une activité à finalité sociale. Leur challenge est donc de développer un modèle économique durable pour ne dépendre que d’eux-mêmes. Si le Gouvernement leur accorde une aide financière alors l’entreprise devient dépendante de cette aide, et donc l’activité n’est plus durable. De plus, cette aide accordée aux entreprises sera de l’argent en moins accordée aux associations, or il ne faut pas rêver les entreprises sociales ne sauveront pas le monde à elles seules, on aura toujours besoin de charité.»

Pour illustrer ses propos, Mr Alfie Othman nous a cité l’exemple de la Corée. En 2007, le Gouvernement a fait voter une loi qui venait encadrer juridiquement l’entrepreneuriat social. La loi permettait aux entreprises sociales d’obtenir une subvention pour chaque salarié de l’entreprise pendant 3 ans. Cela a été un échec total ! Les entreprises embauchaient en nombre, et au bout de 3 ans se retrouvaient sans ressource pour assurer le paiement des salaires. Souvent, les entreprises fermaient et renaissaient sous un autre nom.

De nouvelles perceptions sur la viabilité d’une structure :

Nous avons eu la chance de nous entretenir avec Peter Eliassen de Vision Spring. Depuis 2001, Vision Spring permet aux plus pauvres d’accéder à la vue, en vendant des paires de lunette à très bas prix.

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Comment la fondation Vision Spring se finance-t-elle ?

Nous fonctionnons à 95% avec des investissements et dons privés, ainsi qu’avec l’argent que nous générons grâce à la vente de lunettes.

Vision Spring reçoit-elle un quelconque soutien du Gouvernement Américain ?

Oh non, il est très rare aux US d’avoir des fonds publics réservés aux associations… Mais je pense que nous n’en avons pas besoin.

Vous savez, il y a beaucoup d’argent disponible sur le marché quand on a un fort impact social.

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Peter Eliassen et le marché de produits bios à la SE week.

Êtes -vous une entreprise ou une fondation ?

Ce ne sont que des termes, nous fonctionnons comme une entreprise car nous vendons un produit, mais nous avons le statut de fondation. Cela n’a pas d’importance.

Aujourd’hui on promeut l’entrepreneuriat social pour son modèle économique durable, contrairement aux associations qui sont très dépendantes de l’aide extérieure. Peut-on considérer que Vision Spring est vulnérable, dû à son modèle économique basé en partie sur des dons et investissements privés ?

« Une paire de lunette nous coûte en moyenne 1 dollar à la fabrication et nous la vendons 1,50, mais compte tenu des frais de logistiques, nous ne pourrions pas exister sans fonds extérieurs. Donc en effet sur le papier notre modèle économique n’est pas équilibré.

Mais laissez moi partager mon expérience.

Après deux ans d’activité à Vision Spring, on était animé par l’idée de devenir rentable. Alors on a commencé à augmenter légèrement le prix des lunettes. Mais de cette façon nous délaissions la partie de la population la plus pauvre, celle pour laquelle nous avions commencé à travailler.

Nos investisseurs nous ont rappelé à l’ordre. Ils nous ont demandé de garder des prix bas, car le besoin est auprès des plus pauvres et c’est auprès d’eux que l’impact social est le plus important.

Ce qui les intéressent c’est l’impact social, et tant qu’il y en aura ils seront là pour investir.

Cette idée d’être rentable pour être durable est perverse, car pour tenir ton business sur le long terme, tu agis au détriment de l’objectif social de l’entreprise.

Aujourd’hui nous avons un fort impact social et des investisseurs fidèles.

Pourquoi penser que notre modèle n’est pas durable ?

Nous sommes inter-dépendants, nous avons besoin de l’argent des investisseurs, et les investisseurs ont besoin de projets durables pour exister. C’est la loi du marché.

Aujourd’hui nous avons prouvé que nous avions un fort impact social, grâce à ça il y aura toujours des structures privées pour investir dans nos projets.

sans-titreC’est grâce à cette inter-dépendance qu’on est capable de toucher la partie la plus pauvre de la population mondiale, une tranche de population qu’on ne pourrait pas atteindre si on était basé sur un modèle économique dit « durable ». »

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