Qui sont les entrepreneurs sociaux en Thaïlande ?

Nous avons choisis de vous dresser quelques portraits d’entrepreneurs sociaux que nous avons pu rencontrer en Thaïlande. Issus d’un secteur grandissant mais toujours très restreint, ils font à eux seuls la force du mouvement Thaïlandais.

Passionnés et convaincus, ces entrepreneurs nous ont étonnés ! Nous, petits français, avons sûrement beaucoup à apprendre de leur état d’esprit.

L’un de nos coups de cœur a été notre rencontre avec Atipbodee, fondateur de l’entreprise sociale Taejai. (https://taejai.com/en/projects/easy-public-bus-map-inform-you-about-social-works)

Cet homme âgé d’une trentaine d’année s’est étonné de voir qu’à Bangkok les bus (certains privés, d’autres publics) ne sont pas connectés entre eux, et que la signalisation est inexistante. Il est impossible d’obtenir un plan de bus ou des horaires, tout se fait par l’intermédiaire d’une personne qui donne les informations aux passants perdus.

Cet homme qui a vécu à Paris nous montrait les plans de bus de la capitale française qu’il avait imprimé, et nous dit « Je veux ça pour mon pays ».

En effet pour se mettre dans le contexte, Bangkok est une ville surpeuplée qui provoque un trafic constant tout au long de la journée. Nous en avons fait l’expérience pendant 5 jours, alors que nos hôtes vivaient à 30km au nord de Bangkok, nous passions 2h dans les transports le matin avant d’arriver au métro et 2h le soir pour rejoindre le logement.

L’absence de signalisation incite les gens à éviter le bus et à prendre leur voiture, ce qui ajoute de la circulation.

Atipbodee a décidé de prendre les choses en main, en s’inspirant des plans de bus faits à Séoul et à Paris. Il a une équipe de 8 personnes qui passent leur temps dans les bus de Bangkok pour étudier leurs itinéraires et leurs fréquentations.

Après avoir élaboré ses plans, il a fallu trouver la place pour les mettre. Ça paraît évident, les arrêts de bus sont là pour ça. Mais non, le gouvernement a déjà vendu la place à des grandes marques pour exposer leurs publicités pour les 20 prochaines années ! Alors il va falloir être plus inventif… En attendant, Atipbodee a décidé d’exposer ses plans à l’intérieur des bus.

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Mais son challenge reste de financer cette activité. Après avoir sollicité le gouvernement à plusieurs reprises, celui-ci lui a constamment répondu que « ceci n’est pas une priorité », il doit par conséquent chercher des fonds ailleurs. Alors il a cherché des sponsors. Mais en Thaïlande le bus est vu comme un service pour les pauvres, et le fait d’exposer sa marque dans un bus peut être interprété comme un manque de qualité, alors les sponsors sont peu à être intéressés.

Après en avoir convaincu quelques uns à afficher leur marque dans le bus à côté de ses plans, Atipbodee se voit l’obligation de payer une taxe pour afficher ses plans, car ces derniers sont affichés avec de la publicité. Bien sûr l’argent des sponsors n’est pas suffisant, alors il investit ses propres économies en espérant qu’un jour le gouvernement soit reconnaissant de ce travail, et investisse dans son projet.

On récapitule… Pour rendre ce service public Atipbodee se voit refuser toute aide publique et a même l’obligation de payer l’État. En plus de ça, il nous raconte que lorsque les médias l’interrogent, il remercie le gouvernement de le laisser mener son projet à bien et afficher ses plans dans le bus.

Seules ses convictions le poussent à aller jusqu’au bout de ce projet, même s’il avoue lui même que ça ne s’annonce pas si facile. Venant d’un pays où on attend beaucoup de l’État et où on ne manque jamais une occasion de manifester, on doit dire que la patiente et la persévérance de cet homme nous a fasciné.

Une autre rencontre marquante fut celle avec Chatchai. Le fondateur de l’entreprise sociale Klongdinsor (http://www.klongdinsor.com/)

Cet homme a décidé de rendre l’art accessible aux aveugles. Il a créé un stylo qui permet de dessiner avec de la laine, et le vend à travers son entreprise. lensen-key-set

Ce produit, qui est un jeu pour enfant permet aux aveugles de s’exprimer à travers un dessin. Après 6 mois d’expérimentation, Chatchai s’est aperçu que ça pouvait être un outil pour briser la glace entre les personnes voyantes et non voyantes, pour que chacun comprenne dans quel monde vit l’autre. A la fin de l’année, une exposition de tableaux réalisés à l’aide de cet outil va être mise en place, sur le thème des perceptions. Les personnes non voyantes pourront dessiner comment elles perçoivent l’eau, le ciel, le feu par exemple. Et des artistes connus viendront dessiner à l’aide du même outil, pour rendre accessible leur art aux personnes non voyantes.

1528572_10153694784365167_163164791_nLe but ultime de Chatchai est de connecter le monde des personnes en situation de handicap et le monde des personnes valides. Il a également organisé une course à pied par paire (un handicapé/un valide) pour apprendre à chacun à communiquer avec l’autre.

Cependant Chatchai ne se considère pas comme un entrepreneur social. « Je n’aime pas ce terme, ça devient la mode, nous on fait ce qu’on fait et voilà ». Il se considère plutôt comme une entreprise à but « pas seulement lucratif ».

Son approche à lui, c’est d’être indépendant. Il espère faire du profit l’année prochaine mais ne compte pas agrandir son équipe. Aujourd’hui ils sont 3 et ça lui va, il préfère travailler avec de nombreux partenaires.

Après seulement 6 mois, Klongdinsor est déjà connu à l’étranger, il exporte son produit notamment en Allemagne et aux États Unis. La multitude des projets qu’il développe et l’intelligence de son approche nous a réellement touché. On remarque que lorsque l’innovation sociale est là, la réussite est rapide, et ce sont des entrepreneurs confiants et très indépendants qui mènent le projet.

Un autre coup de cœur, une autre histoire à raconter…

Lee, fondateur de l’entreprise Akha Ama : (http://www.akhaama.com/)

Lee vient d’un village près de Chiang Mai, il a eu la chance d’aller étudier en ville et a voulu se servir de ses connaissances pour le bien de sa communauté.

Il a créé depuis 5 ans, un café/bar à Chiang Mai appelé Akha Ama pour distribuer un café biologique de qualité cultivé dans son village. Ainsi il augmente les revenus des producteurs et de sa communauté.imagesUU9JNWD3

Il a également installé la pluri-culture dans son village pour que les paysans ne dépendent pas des marchés extérieurs. Aujourd’hui ils cultivent du café, du thé, miel, sirop, fruits… Et ça leur permet de vendre leurs produits par eux-mêmes. Ainsi ils génèrent moins de revenus mais également moins de dépenses, ils sont donc moins vulnérables.

Lee nous a expliqué comment monter une entreprise sociale, les enjeux et difficultés qu’il rencontre. Il nous raconte que le plus important avant de commencer est de bien comprendre les besoins de la communauté visée. Et c’est un enjeu de taille qui n’a pas toujours été évident pour lui étant jeune.

« Quand j’étais à l’université, je voulais faire quelque chose de bien pour mon village. Un jour, j’ai remarqué que les enfants de mon village n’avaient pas de chaussures aux pieds. Alors j’ai décidé d’aller en acheter et de les distribuer à mon retour. Mais quelques semaines plus tard, je remarquais que les enfants ne portaient pas les chaussures que je leur avais achetées. Alors je leur ai demandé pourquoi. Puis ils m’ont répondu qu’ils n’étaient pas à l’aise avec des chaussures lorsqu’ils jouaient. Ce qu’ils voulaient, c’était des cahiers et des stylos pour pouvoir aller à l’école. Je suis tombé de haut… Mais en réfléchissant, je me suis souvenu que petit je ne portais pas de chaussure non plus. Il faut prendre de la hauteur et identifier les réels besoins des gens, et pas les besoins qu’on imagine et qui nous paraissent être les bons. »

Après ça, Lee nous raconte qu’un des défits auquel il fait toujours fasse aujourd’hui est le choix des investisseurs.

Aujourd’hui le café Akha Ama est connu à l’international, et Lee participe à de nombreux rendez-vous internationaux sur l’entrepreneuriat social. Il nous raconte qu’il est chaque fois sollicité par des investisseurs qui n’ont pas que de bonnes intentions, des investisseurs qui veulent contrôler son activité et changer son fonctionnement. Mais Lee ne se laisse pas faire, « ces investisseurs ne m’intéressent pas. Si tu investis, tu dois croire en mon activité et me faire confiance »

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Malgré son succès international et son jeune âge (28 ans), Lee garde la tête sur les épaules et reste fidèle à ses valeurs. Il sait ce qu’il lui coûterait de vouloir s’agrandir trop rapidement, alors il reste petit et croît lentement mais sûrement. Le plus important pour lui c’est de garder le contrôle. Il passe toujours beaucoup de temps dans son village auprès des producteurs de café, et prévoit ses investissements année par année. Lors de notre entretien on a senti un homme passionné, il s’est livré comme si on se connaissait depuis des années. Il faisait souvent des parallèles avec la France, en insistant sur la nécessité de soutenir les petits producteurs où qu’ils soient.

Ces trois entrepreneurs nous ont marqués. Leur approche et domaine d’activité sont différents, mais ils ont tous les trois des convictions très fortes qui les poussent à mener leur projet en résistant à toute forme de dépendance.

Ces Thaïlandais n’attendent personne, ils vont de l’avant pour défendre des causes qui leur tiennent à cœur, et ça marche !

En revanche, nous avons eu la chance de rencontrer un personnage encore plus atypique dans le village de Pamafai, qui a choisit de transmettre son savoir tout au long de sa vie. Entrepreneur social ou pas ? A vous d’en juger…

Son nom est Isara, il est le fondateur de la Rainbow community au village de Pamafai où nous avons passé 5 jours. https://www.facebook.com/cbudpage?fref=photo

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Après avoir été moine pendant 10ans, Isara a décidé de faire pousser une forêt. Pendant 20 ans il a accueilli et éduqué 7 enfants venant des différentes régions de la Thaïlande, issus de familles défavorisées. Il leur a transmis une culture religieuse et une façon de vivre paisiblement à travers la méditation. En plus, il les a formés à construire des maisons en terre, ce qui est devenu leur métier. Après 20 ans, ces enfants ont quitté la communauté et ont tous fondé une famille.

Il a donc décidé de créer une communauté internationale, pour permettre à des étrangers de venir expérimenter sa façon de vivre. En plus de la venue de volontaires étrangers, Isara organise une fois par mois un camp de vacances pour enfants thaïlandais, pour leur. transmettre son savoir faire et leur permettre de pratiquer l’anglais. Tout au long du camp, il leur apprend à utiliser les ressources naturelles pour subvenir à leurs besoins (fabrication de produits d’entretien, Tofu, Yaourts biologiques, construction de maison en terre…) Ses revenus viennent essentiellement de ces camps.

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Nous avons participé à un de ses camps, immergé en pleine nature au milieu d’une forêt. Toutes les activités étaient faites à partir de l’environnement dont on disposait. Nous n’avions même pas à un ballon pour organiser des activités, mais des arbres, des feuilles, du bambou, de la terre, de quoi faire du feu… Tout était découverte et apprentissage. Ainsi les derniers jours, nous avons décidé de construire un banc comme il en manquait un, à partir de ce que nous avions pu apprendre ; de la terre et du bambou. Tous les enfants s’y sont mis, à la plus grande surprise d’Isara.

Mais cela nous interpelle… Sous quel statut légal Isara peut-il bien exercer cette activité ?

A cette question, Isara nous rit au nez. Il nous explique qu’il n’y a ni entreprise ni association mais juste un homme. Il décide d’organiser un camp pour mettre son environnement à disposition des enfants pendant 5 jours, rien ne le retient. Ancien moine, il est très respecté dans le village et assez connu en Thaïlande, alors on lui fait confiance.

« Pas de statut, pas de problème c’est la Thaïlande on est libre ».

Pour l’assurance, même combat. Isara a juste dû passer à l’agence dans l’après midi pour assurer les 15 enfants pendant 5 jours. Et pour 5 jours, j’ai payé 500bath » (15 euros) nous dit-il, et « c’est tout ». Ce qui le couvre en cas de dommage jusqu’à 100 000 bath par enfant.

Beaucoup de liberté et peu de règles à respecter, Isara mène sa communauté comme bon lui semble. Pas de statut légal, mais un réel impact de sensibilisation auprès des enfants souvent issus des grandes villes.

Alors, peut-on considérer Isara comme un entrepreneur social ?

Pour finir, nous tenons à vous présenter l’école Mae School Stay. Une école dirigée par une femme qui a décidé de suivre le projet royal, incarné par la philosophie de l’autosuffisance.

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Des petites précisions sur les projets royaux en Thaïlande.

Nous avons découvert que le roi de Thaïlande est impliqué dans le développement de son pays et dans la recherche de solutions depuis des années.

Ça a commencé en 1997, lors de la crise économique en Thaïlande. Il a lancé des projets basés sur la philosophie de l’auto suffisance. L’idée est d’inciter les gens à subvenir eux-mêmes à leurs besoins pour sortir de la pauvreté.

imagesEF0PGS8RLe roi a lancé plusieurs projet dans les villages. Par exemple, il a acheté des terres pour en faire des fermes entièrement biologiques qui bénéficient directement aux communautés locales. La production excédante est vendue aux super marchés.

Il voudrait que toutes les écoles de Thaïlande suivent la philosophie de l’autosuffisance. Il a alors écrit le processus à suivre et mis à disposition des directeurs d’écoles. Le projet est basé sur 4 piliers : la culture de fruits et légumes, la culture de riz, l’élevage et la construction de maison. Selon lui, les 3 premiers piliers doivent atteindre 30% du temps de travail, et le dernier 10%. Les directeurs d’établissement sont libres de suivre cette idée ou de ne pas le faire.

Le fonctionnement de la ferme biologique de l’école : Mae School Stay :

Les élèves sèment les graines en début d’année, puis s’occupent du potager tous les jours. Ils ont chacun une poule qu’ils nourrissent à l’école et ramènent chez eux pendant les vacances. Au total, elles produisent une 20aine d’œufs par jour, ce qui permet à l’école de ne pas en acheter. Ils ont une mare dans laquelle ils élèvent des poissons qu’ils mangent ensuite à la cantine. Tous les ans, ils achètent des petits cochons à 500 bath. Ils les nourrissent avec les restes de la cantine, ce qui permet de les faire grossir et d’éviter tout gaspillage alimentaire. A la fin de l’année, l’école les revend 4000 bath chacun. Les familles peuvent également acheter leur propre cochon et le faire nourrir à l’école. Le fumier des animaux sert comme engrais, et permet de cultiver de bons fruits et légumes biologiques. Concernant le riz, l’école n’a pas assez de ressource en eau pour cultiver donc elle continue d’acheter sur le marché.

La directrice à la base du projet :

C’est une directrice dynamique que nous avons rencontrée. A la tête de l’école depuis seulement 3 mois, c’est elle qui a décidé d’adopter le projet royal, voyant le manque de ressource de son école.

En effet, le Gouvernement donne 47 euros par an et par enfant à l’école, pour les uniformes, les livres… De plus, il rémunère 4 enseignants, car il y a 75 élèves. Mais ces élèves sont dans 8 différents niveaux, alors l’école a besoin d’au moins deux enseignants supplémentaires.

Elle explique que sa volonté est de donner aux étudiants une occupation et un savoir faire, car en Thaïlande seule l’école primaire est gratuite, et de nombreuses familles rurales n’ont pas les moyens d’envoyer leur enfant étudier au secondaire. Alors grâce à ce savoir faire, les enfants seront capable de nourrir leur famille et de devenir de bons citoyens respectueux de l’environnement et adeptes de la philosophie de l’autosuffisance pour améliorer l’économie.

En général, les projets royaux sont soutenus par les ruraux car ils ont le potentiel pour le faire, et certains ont toujours vécu de cette façon. Au contraire dans les villes, ce projet est vu comme utopique et arriéré, et comme allant à l’encontre de la croissance économique du pays. A Bangkok notamment, les gens vivent de la consommation de masse, à travers les nouvelles technologies et les grandes marques. On a senti l’énorme rupture entre la capitale et le reste du pays.

Entre entrepreneurs sociaux convaincus et personnes engagées qui décident de se battre pour une Thaïlande plus juste, nous avons voulu mettre en lumière ces gens qui restent souvent dans l’ombre. En effet, même si le secteur de l’entrepreneuriat social se développe en Thaïlande, il suffit de mettre les pieds à Bangkok pour se rendre compte qu’il n’est pas majoritaire. Cette ville est envahie de centres commerciaux et de panneaux publicitaires démesurés. Une enseignante à l’Université nous racontait qu’il était très difficile de sensibiliser les jeunes au social, ils rêvent tous d’être riche le plus vite possible. Là-bas, la réussite est synonyme de richesse et de consommation. Beaucoup de jeunes filles sont obsédées par la mode, et de l’image que les médias véhiculent de l’Europe et notamment de la France. Cependant le secteur de l’entrepreneuriat social se développe et les acteurs n’ont pas dit leur dernier mot. De plus le gouvernement semble vouloir soutenir cette dynamique. Le prochain article traitera des initiatives gouvernementales en matière d’économie sociale en Thaïlande.

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