Le coopératisme au Pérou face au libéralisme

Au Pérou, le mouvement de l’économie sociale et solidaire est très éclaté. En effet, aucune loi n’encadre le secteur et le Gouvernement péruvien y est très défavorable. Les rares acteurs qui promeuvent le secteur se reconnaissent dans l’appellation « économie solidaire » qui comprend majoritairement les coopératives et une partie de l’économie informelle.

Le coopératisme représente la culture et les traditions fortes d’Amérique du sud. Au Pérou son évolution est entièrement liée à l’histoire politique du pays. Nous avons décidé de partager cette histoire et quelques initiatives qui reflètent la situation actuelle de l’économie solidaire au Pérou.

Tout d’abord, qu’est ce qu’une coopérative ?

D’après la « loi générale des coopératives » péruvienne, c’est une association de personnes s’unissant volontairement, ayant pour finalité de satisfaire des besoins économiques, sociaux et culturels communs et dont la propriété de l’entreprise est commune et administrée démocratiquement.

Voici les principales différences entre une entreprise classique issue des règles capitalistes, et une coopérative :

Entreprise classique

Coopérative

Propriété appartient à une personne

Propriété commune

Répond à des besoins privés

Répond à des besoins communs

Gestion hiérarchique

Gestion démocratique

Bénéfices octroyés au capital (actionnaires)

Bénéfices attribués à la communauté (associés)

L’histoire du coopératisme et de la politique au Pérou :

On considère que le coopératisme au Pérou a débuté en 1866, lors de la formation de la première coopérative « Confederacion de Artesanos Union Universal ». Les nombreuses réformes qui ont succédé ont favorisé le développement du coopératisme. En 1964, le Gouvernement Fernando Belaunde édifie la loi générale des coopératives et en 1979 le coopératisme est reconnu par la Constitution.

En effet jusque dans les années 1980, le mouvement coopératisme se développe et le régime légal favorise sont expansion. Mais entre 1980 et 1990 la situation économique du Pérou est très critique, les gens vivent dans une extrême pauvreté. Cette situation s’amplifie à l’arrivée d’Alan Garcia, président du Pérou élu en 1985. Pour pallier la crise économique, A. Garcia fait fonctionner la planche à billet et crée une bulle économique, il ruine le pays. En juin 1989, l’inflation monta même jusqu’à 17 000% !

En 1990 Fujimori arrive au pouvoir, il sort de nulle part, personne ne le connaît. Dans un premier temps il décide de mettre de l’ordre dans l’économie du pays et fait appliquer les prix réels. Ce fut un choc, le prix de l’essence fut multiplié par 44, le tube de dentifrice coûtait alors 5€ alors que le salaire minimum était de 18€. Les gens n’avaient plus rien, et à cette époque l’économie solidaire fonctionnait de façon informelle. Les gens organisaient des soupes populaires, des pots pour les frais médicaux, etc. Il a fallu une année pour que les prix se rééquilibrent.

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Fujimori est aujourd’hui en prison

Dans le même temps, Fujimori profite de la crise pour lancer des réformes radicales. Il fait tout l’inverse de ce qu’il avait annoncé et lance le marché libre. En 1993 il dissout le conseil et adopte une nouvelle Constitution dans laquelle les mutuelles et les coopératives disparaissent. Il fait remplacer les marchés que détenaient les coopératives par les marchés internationaux. Du jour au lendemain la conjoncture du pays change radicalement, c’est un choc, l’économie devient encore plus informelle. Avec ce système, celui qui n’est pas capable de s’en sortir seul tombe, c’est la montée de l’individualisme.

Les acquis sociaux et les droits de l’homme sont détruits, mais il garde le soutien de la population car petit à petit la situation économique s’arrange, la croissance reprend, et l’arrêt du leader du Sentier Lumineux lui profite car pour la population c’est la fin de la terreur…

Et depuis ?

En 2000 après 10 ans de dictature, Fujimori se retire. Mais aujourd’hui la Constitution qui régit le pays est toujours celle de l’ex-président et tous les Gouvernement qui ont succédé ont continué cette politique libérale. Il y a très peu de place pour d’autres formes d’économie.

D’après le président d’Eda Prospo, le Pérou est un des pays d’Amérique latine à avoir le plus de retard en terme d’économie sociale, c’est le pays le plus libéral d’Amérique du Sud.

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« Le problème c’est que l’économie de marché est soutenu par les législateurs et également par l’opinion public ».

A l’Université San Marco, la meilleure Université publique du Pérou, nous avons pu voir cette tendance forte à l’économie de marché. Dans les années 70, il y avait une filière dédiée au coopératisme. Aujourd’hui cette filière a été supprimée pour être remplacé par des filières qui forment à l’économie libérale. Les étudiants n’ont aucune conscience sociale et sont très individualistes. Quelques professeurs ont créé l’observatoire de l’économie solidaire, mais ils sont très marginaux et le savent, ils n’ont pas d’attentes particulières du Gouvernement car ils savent que c’est « perdu d’avance ».

Aujourd’hui le coopératisme au Pérou est en reconstruction, on en recense 300 sur le territoire, car ce mode d’entreprendre fait partie de la culture péruvienne. Les coopératives regagnent petit à petit la confiance des gens et particulièrement les coopératives de crédit. En réaction, les banques perdent de plus en plus de marché et le Gouvernement en place voit cela comme une menace. Il a donc décidé de mener récemment une campagne ‘anti-coopérative’ en faisant apparaître des slogans dans les journaux tels que « ne faîtes pas confiance aux coopératives, elles vous manipulent ». Mais ce qui donne un peu d’espoir aux acteurs, c’est que l’année dernière un des ministères a été renommé pour faire apparaître la mention de coopératives, c’est aujourd’hui le Ministère des micro-entreprises et des coopératives. Le Président d’Eda Prospo nous disait en riant: « Juste pour la mention ‘et des coopératives’, on a fait la fête ! »

Un exemple de coopérative au Pérou ?

Corry Llacta est une coopérative de production artisanale. Elle a été créée par Marie, une femme du village de Huaycan à 2h de Lima.

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L’idée de Marie est venue lors d’un atelier de l’association CENCA pour aider les femmes à entreprendre. Dans son village, beaucoup de personnes n’ont pas d’activité professionnelle, ils mendient ou ils passent leurs journées à attendre et à déprimer. Corry Llacta, c’était d’abord une association où on apprenait à coudre et également à faire de la gravure sur courge. Mais elles se sont aperçu que c’est devenu un lieu d’échange où l’on apporte son savoir faire et permet à chacun de mettre de côté ses problèmes personnels. Et tout ça pour des personnes de 15 à 85 ans, comme quoi il n’est jamais trop tard pour apprendre…

DSC01221Depuis ils ont changés leur statut, d’association ils sont passés en coopérative pour que la production devienne une source de revenu. Ils sont aujourd’hui 18 à travailler et ce sont majoritairement des femmes.

Elles vendent leurs produits sur des foires artisanales à Lima 5 jours dans l’année, et aux foires du village. Mais cela ne leur permet pas de vendre en assez grande quantité pour pouvoir en vivre. Heureusement, il y a un prêtre italien et un français dans le village qui les dévalise chaque été avant de retourner dans leurs pays.

Elles n’ont pas de local, elles travaillent actuellement dans un prêté par les pasteurs. L’association CENCA qui soutient la coopérative est en train de développer la communication de l’entreprise et procéder à la location d’un local pour faciliter l’accès au marché.DSC01258

Lors de notre visite les femmes travaillaient dans la bonne humeur. C’était incroyable de voir le vrai artisanat, il se fait de plus en plus rare au Pérou car les industries copient les modèles traditionnels.

Et l’économie solidaire au sens large dans tout ça ?

grespEn ce qu’il concerne l’économie solidaire nous avons rencontré la GRESP (Groupe du Réseau de l’Économie Solidaire Péruvienne), une association à but non lucratif qui a pour mission de promouvoir et développer le mouvement péruvien de l’économie solidaire.

Grâce à Jesus, le Président de la GRESP, nous avons pu en savoir plus sur la naissance de l’économie solidaire au Pérou. L’économie solidaire est né au Pérou comme en Amérique Latine à partir des initiatives du secteur populaire dans sa lutte pour améliorer ses conditions de vie, en se20150515_173456 basant sur l’entraide et la coopération. Ainsi il y a eu des initiatives de communautés paysannes, des coopératives et mutuelles, des associations de producteurs, commerçants et consommateurs et diverses organisations de femmes (‘comedores populares’, comités ‘del vaso de leche’, banques communales…).

20150515_165149Aujourd’hui la GRESP souhaite avoir une reconnaissance juridique de l’économie solidaire comme son voisin l’Équateur qu’ils envient beaucoup. Selon eux, toutes ces initiatives nécessitent un cadre juridique afin de les promouvoir et de leur donner les ressources nécessaires à leur accroissement. Il est vrai que sans cadre juridique il est assez difficile d’identifier les acteurs appartenant au secteur, le réseau est très éclaté et très marginalisé puisque le Gouvernement nie complètement son existence.

Cependant nous avons pu découvrir quelques pratiques de l’économie solidaire qui n’existent pas en France.

Epargne informelle ? Chacun sa Junta !

La Junta est une pratique d’épargne communautaire informelle. Ce sont des amis ou membres de famille qui se réunissent pour épargner ensemble.

Une personne tient une « Junta » et récupère toutes les semaines une somme bien déterminée de chacun des participants. La première semaine c’est lui qui empoche l’intégralité de la Junta, puis les membres tirent au sort pour savoir quelle semaine ils pourront encaisser l’épargne. C’est un système d’épargne entièrement basé sur la confiance et sans aucun taux d’intérêt.

Un exemple :

S’il y a 16 personnes membres de la Junta, chacune d’entre elles met 50 soles par semaine, ce qui fait 800 soles de capital par semaine. L’organisateur a le numéro 1 et encaisse les 800 soles la première semaine. Les semaines suivantes, c’est le numéro 2 qui reçoit les 800 soles, puis le 3, le 4 etc… et cela pendant 16 semaines.

L’intérêt de cette pratique est de permettre aux gens d’épargner à court terme et obtenir un petit capital afin d’investir. En effet les péruviens sont peu à avoir un compte en banque et ils vivent au jour le jour, ce qui rend l’épargne difficile.

Comme nous disait Humberto, c’est une coutume très forte au Pérou mais personne ne nous en aurait parlé, les gens n’ont pas conscience que c’est une pratique de l’économie solidaire.

« Mais quand tu en parles autour de toi c’est fou, tout le monde a sa Junta »

Les femmes et l’économie solidaire : les comedores.

Une autre pratique informelle traditionnelle au Pérou est ce qu’on comedoresappelle les « Comedores ». Les ‘comedores’ sont des cantines populaires mises en place par des femmes pour soutenir la population en cas de crise. Elles s’organisent notamment énormément lors du phénomène El Niño.

Qu’est ce que le phénomène El Niño ?

El Niño désigne à l’origine un courant côtier saisonnier chaud au large du Pérou et de l’Équateur. Son apparition déplace les zones de précipitations vers l’Est de l’océan Pacifique et empêche la remontée d’eau froide le long de la côte de l’Amérique du Sud. Cela coupe la source de nutriments des poissons et met fin à la saison de pêche.

Pendant cette période les pêcheurs se retrouvent sans ressource et beaucoup ne peuvent plus subvenir à leur besoin. La pratique des ‘comedores’ permet chaque année de nourrir une très grande partie de la population. L’Église soutient également cette pratique solidaire.

L’exemple de Villa el Salvador :

20150521_163823Villa el Salvador est probablement aujourd’hui le bidonville le plus connu du Pérou. Cette « barriada » comptant environ 340 000 habitants tire en effet sa spécificité des caractéristiques de sa fondation en 1973, ainsi que des expériences de gestion populaire qu’elle a connue.

Villa el Salvador se présente dès son origine comme la concrétisation de la ville « modèle » souhaitée par le général Velasco, qui arrive au pouvoir au Pérou en 1968. Ce militaire progressiste transforme l’une des nombreuses « invasions » de la population rurale vers la capitale à une initiative urbaine sans précédents.

Les premiers habitants mettent en place un nouveau modèle de gestion populaire qui s’appuie sur un réseau associatif dense. La CUAVES « Communauté Urbaine Autogérée de Villa El Salvador », apparaît peu après et devient rapidement un symbole de solidarité et de victoire sur la pauvreté.

Villa el Salvador se caractérise tout d’abord par un schéma urbain atypique reposant sur le « groupe résidentiel » ; c’est un groupement de plusieurs pâtés de maisons organisés autour d’un espace central qui rassemble des services collectifs (écoles, centre de santé, terrain de jeu). En cela, la barriada se différencie des autres villes latino-américaines organisées sur le modèle espagnol, qui disposent d’une place centrale unique : la Plaza de Armas. De plus, Villa el Salvador cherche à acquérir une certaine autonomie économique à travers une zone destinée aux activités industrielles et artisanales, le Parc Industriel, ainsi qu’une zone agricole irriguée par le traitement des eaux usagées.

Aujourd’hui le tissu social est fragilisé. La tradition d’action collective et de solidarité qui caractérisait Villa el Salvador s’est trouvée mise à mal principalement en raison de la violence et du clientélisme politique que le pays a subis ces dernières années… La communauté a vu par conséquent le déclin des acteurs politiques traditionnels comme la CUAVES.

20150521_163911Nous nous sommes rendus au centre de communication de Villa, qui concentre une radio « Stereo Villa » que nous avons pu visiter. Là bas un artiste est venu peindre une fresque qui retrace la création de cette ville, avec les différentes pratiques solidaires mises en place et conflits qui ont pu se manifester. Aujourd’hui Villa el Salvador est un endroit qui concentre une grande partie de la population défavorisée de Lima et la solidarité qui y régnait lors de sa création n’est plus qu’un bon souvenir. Le parc industriel lui est toujours en plein essor et reste le lieu de production de meubles le plus important du Pérou.

Une dernière initiative, ou plutôt un personnage… Alan Espinoza :000

Nous avons rencontré Alan, professeur à l’université de San Marco et entrepreneur. Il a créé une entreprise de technologie et forme des jeunes au e-commerce.

Alan est un hyperactif, passionné, et avant tout un génie des nouvelles technologies ! Il a énormément d’imagination et compte bien l’utiliser au profit de l’environnement ou du social.

Des projets ont déjà vu le jour et nombreux sont ceux qui ont attiré l’attention. Il les présente lors de concours mais faute de moyen ces projets ne voient pas souvent le jour.

Deux petits exemples de projets que nous avons particulièrement aimé…

  • L’application « Yocongresista » :

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Alan a imaginé une application androïde Yocongresista (moi-député), permettant à chacun de prendre la place d’un député en faisant des propositions sérieuses sur une partie du territoire. Cela permet au Gouvernement de géo-localiser les besoins et possibles apports des citoyens. Elle est en ligne mais peu utilisée.

  • L’application « Hero » :

Parmi ses autres idées folles, Alan a imaginé un moyen de sensibiliser les jeunes aux enjeux environnementaux. En suivant les principes de marketing, Alan a créé une application où tu peux devenir un « Héro » !

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Un héro, c’est un bénévole qui participe à une action ponctuelle lancée par une association de protection de l’environnement (ramassage de déchets par exemple). A chaque action, le héro comptabilise des points et peut les partager sur les réseaux sociaux (en suivant le principe des jeux fictifs en ligne). Le phénomène de mode pourrait donner envie aux jeunes de devenir également un héro, et de se lancer dans des actions ponctuelles de protection de l’environnement.

Cette entrée en pratique est le meilleure moyen de sensibiliser les jeunes à toutes ces notions d’environnement. De plus, avec les points comptabilisés le héro aurait droit à des réductions sur des produits issus du commerce équitable.

Alors, envie de devenir un héro ?

Le Pérou est un pays où l’histoire est toujours d’actualité : capitalisme et individualisme sont les mots d’ordre. En terme d’économie solidaire il y a tout à faire… Les acteurs impliqués idéalisent beaucoup la situation de leurs voisins Équateur et Brésil. Ils rêveraient de voir la création d’un ministère de l’économie solidaire ou d’un institut mais sont loin de l’attendre vraiment, ils sont réalistes et savent que c’est loin de la politique que mène le Gouvernement.

Lima est une ville très concentrée et incontrôlable où il sera difficile de changer les mentalités et pratiques… Cependant en campagne les gens ont gardé des pratiques solidaires et cultivent de façon naturelle. Les paysans péruviens sont conscients des conséquences des produits chimiques sur leur santé et veulent protéger leurs enfants. Heureusement cette situation en campagne nous laisse un peu d’espoir sur le maintien des traditions sociales et solidaires au Pérou.

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